[traduction] Inevitability and the dog (par mateow)

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[traduction] Inevitability and the dog (par mateow)

Messagepar jo » 01 Mars 2006, 21:51

Voici la traduction d'un essai rédigé par Daniel Gildenlöw qu'a réalisé mateow pour ITP, un grand merci à lui, il n'est jamais évident de restituer en français les propos parfois tordus de Daniel, ce qu'il a pourtant fait avec brio (avec qui ?^^) :

Le texte original, est disponible sur Kingdom of loss (rubrique Tools > Downloads) ... Enjoy !

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L'inéluctable et le chien (un autre fragment)


Nous ne savons toujours pas quel chien c'était...

C'est étrange. Après coup, c'est comme regarder une carte et savoir que tu devais passer par le croisement au milieu du papier – Catastrophe. La joie que tout le monde partageait quelques secondes avant apparaît si futile et lointaine. Tu retraces cette ligne pointillée en rejouant la scène encore, encore, et encore... Jusqu'où a-t-on besoin de revenir ? 500 mètres et tout va bien, en sécurité dans la voiture, riants... 400 mètres et tout va bien, agréablement inconscients de ce croisement devant... 300 mètres et tu remarques les gens sur le côté gauche de la route (mais tu les remarques comme tu remarquerais les fleurs dans le fossé ou les nuages dans le ciel, à une distance qui les met à l'abri du soleil d'été)... 200 mètres et le soleil brille doucement à travers le pare brise, la radio est allumée... 150 mètres et la conversation est dérangée par un mouvement sur la gauche, les gens tentant de maintenir un chien à l'écart de la route: « regarde-la, doggy, fais attention aux voitures, reste avec nous maintenant »... 120 mètres et nous sommes silencieux dans la voiture, roulant aux environs de cent kilomètres/heure, et s'approchant rapidement de l'ombre du croisement, avec la radio, avec le soleil à travers les vitres... 10 mètres et nous sommes suffisamment proches pour lire de l'anxiété dans les yeux de ces gens, et quelque part je sais qu'ils n'ont aucun contrôle de la situation, un contagieux manque de contrôle, prêt à se propager... 80 mètres et le chien se détache, courant vers la route... 70 mètres et mon père, encore calme, dirige la voiture vers le côté droit de la route, alors que tout le monde attend que le chien nous voit, mais il court, oh il court – regardant derrière les gens crier, leurs voix grandissant avec la panique... 60 mètres et le chien croit encore qu'il s'éloigne du danger au lieu de se jeter dedans, et le silence est rompu par le crissement des pneus et la fumée bleue... 50 mètres et le pneu avant droit quitte l'asphalte pour entailler la fine couche de sable sec, laissant une traînée de poussière derrière nous, qui se mélange avec le noir et le bleu... 40 mètres du chien sur la route, maintenant sur la route, sur notre route, dans notre chemin... 30 mètres et j'entends mon père, paniqué, hurler sur le chien: « va-t-en, bon dieu, qu'est ce que tu fais ? », mais même si le chien n'avait pas été de l'autre côté de nos vitres (le soleil brille-t-il encore à travers elles ?), ses mots se seraient noyés dans cette symphonie de l'Inéluctable qui marque les limites du croisement... 20 mètres et je suis frappé de constater que le temps s'accélère toujours juste avant une collision, sans se soucier des freins que tu écrases... 10 mètres et en même temps tout est si lent, si silencieux... 5 mètres, irréel, irréel, irréel... 1 mètre et, du siège du passager, je ne peux plus voir le chien devant la voiture, mais j'entends alors le bruit de quelque chose heurtant la voiture, ou être heurté par la voiture, et j'ai froid, si froid.

Et tout ça se passe en moins de dix secondes. Dix secondes tellement intenses qu'elles laissent disparaître les heures de route précédentes dans la honte de leur propre insignifiance. Nous abandonnant dix secondes au-delà du croisement, infréquentables, au-delà des limites de l'Ineluctable. C'est étrange.

Après quoi la voiture s'arrête quasiment instantanément et j'ai cette désagréable pression sur mes oreilles, ce désagréable écran noir devant mes yeux. Les mots ont l'odeur du caoutchouc brûlé et il y a ce goût de panique dans ma bouche. Tout devient très calme et je remarque nettement les gens qui courent vingt mètres derrière. Mon père reste appuyé contre le volant et une partie lointaine de mon esprit se sent si désolé pour lui, ce gros monsieur, si proche des larmes. Il conduisait la voiture, pas moi, et si moi j'avais l'estomac aux bords des lèvres, lui devait presser ses lèvres blanches sur le volant pour l'empêcher de sortir. Une partie lointaine de moi voulait dire: « tu as fait tout ce que tu pouvais, ça ira »... Mais j'avais ce goût de panique dans ma bouche, et quelque chose vint troubler cet imposant mur d'engourdissement. Lentement, l'engourdissement commence à disparaître et je réalise ce que c'est – un hurlement déchirant; un implacable hurlement de douleur et de peur provenant de l'arrière de la voiture. Cette voiture – je dois sortir de cette voiture, même si je sais que le moment où j'ouvrirai cette porte me mettra face à la réalité de l'air extérieur, du hurlement. Mieux vaut affronter ce dégoût que rester dans cet irréel silence de déni qui imprègne cette voiture, à présent inoffensive , sauve de l'autre côté de l'immense et invisible croisement.

Le chien est encore blanc, traînant ses pattes arrières paralysées derrière lui, nous regardant farouchement, essayant de mordre quiconque s'approchant trop près de lui. « C'est de notre faute, mon dieu, qui lui avons-nous fait ? ». Comment demander pardon à un animal mortellement blessé ? Comment expliquer ? Si nous avions su que tu continuerai à courir, nous aurions pu bifurquer vers ta gauche, et tu serais encore sauf, seulement effrayé et t'enfuyant... t'enfuyant. Des blessures noires grossissent à l'arrière de son corps, à partir de l'épine, et je veux pleurer. Le chien me hais, je le sais; il doit tous nous haïr pour l'avoir tué. Les gens font tout ce qu'ils peuvent pour effacer cet énorme croisement, le rayer de la carte – courant chercher des couvertures, faisant ralentir les voitures. Bien que m'étant attendu à des reproches, il n'y en eut aucun. Un murmure de voix concertées, dont celle de mon père. Quel est ce chien ? Il pourrait appartenir à la famille qui habite non loin de la route... points à travers les champs... ils ont un chien qui lui ressemble. Échange de numéros de téléphone, appels, et je regarde le chien, ses pattes tremblantes, pierre et glace dans mon ventre comme je pense à ces enfants qui ont perdu leur chien.

Il est plus calme maintenant, son énergie s'évaporant sur cette chaude route d'été, s'en allant de ses yeux alors qu'il essaye de se lever, apparemment cloué au sol par la bande de caoutchouc noire barrant l'asphalte sous son corps broyé. Quelqu'un peut finalement le couvrir d'une couverture de survie et se tenir près de lui, lui parlant doucement. Je m'approche, désespéré. Oh, cet amour coupable dans mon coeur, que devrais-je faire ? Le hurlement s'est mué en silence à présent, et les yeux du chien regardent vaguement nos visages, confusément. Qu'est ce que c'est ? Je ne comprends pas ce changement, comment est-ce arrivé ? Le chien de l'autre famille est apparemment sauf, chez lui, et les dernières personnes arrivées parlent d'un chien sauvage qui aurait été vu dans les environs ces dernières semaines. Je suis heureux pour les enfants mais le chien en face de moi reste le même, comme sa douleur et sa peur. Nous restons près de l'animal blessé, attendant la police qui doit arriver. Je m'habitue à cette pression sur mes oreilles. Le chien s'habitue à sa mort. Un fourgon de police arrive à un carrefour, 500 mètres plus loin du croisement, s'approchant de la scène silencieusement, avec la chaleur de l'asphalte se dégageant dans une sorte de flou. Inéluctable. Quelques vies plus tôt nous étions exactement au même point, mais nous suivions la ligne pointillée d'une carte, eux non. Et alors que nous ne savions pas ce qui arriverai, eux le savent. Je me sens mal, mais je m'habitue.

Confusion. Comment bouger l'animal de la route ? Les policiers déplacent le chien avec précaution sur une large planche de bois pour le soulever. Une courte réminiscence du hurlement, puis le silence, à nouveau. Doucement, avant que les policiers silencieux ne chargent l'animal à l'arrière de leur voiture pour l'emmener chez un vétérinaire, ses yeux fragiles ont commencé à nous regarder avec affection. E je peux voir son esprit s'exprimer à travers ses yeux comme pour dire: « Dieu, aide-moi - je suis en train de mourir ! ». Mais nous étions les seuls dieux présents ce jour-là et nos actes n'étaient pas justes. Je ne veux pas voir, comme je le hais ! Si seulement je pouvais être bercé dans le doux bonheur de ma propre supercherie, si seulement quelqu'un pouvait m'aider à dire un mensonge décent... Pendant que les horribles blessures deviennent encore plus grosses et plus noires sur l'arrière train paralysé du chien, je peux entendre une voix près de moi tentant de me convaincre que le chien ira bien, le chien ira bien... Et si le chien va bien, peut-être que moi aussi j'irai bien, malgré le hurlement et le caoutchouc brûlé. Malgré les yeux affectueux de l'animal incapables de faire la différence entre moi et le conducteur de la voiture. La voiture. Remonter dans cette voiture et rentrer à la maison, sachant que le chien allait dans l'autre direction. Peu importe où ils l'emmèneront, peu importe où nous irons, il ira sans aucun doute dans l'autre direction. Aucun doux bonheur de ma propre supercherie, aucune pitié pour le tueur. Nous rentrâmes en silence et il m'apparut que, en dehors du crissement des pneus, du hurlement déchirant et des voix troublés, ce jour semblait entièrement marqué par le silence. La seule trace visible sur nous tous était un petit impact sur le côté de la voiture.

C'est étrange. Ce petit impact sur notre voiture ne racontait pas l'histoire de ce jour, ne parlait pas de hurlements ou d'énormes croisements. Même pas juste après, quand l'odeur de la mort était encore dans l'air. La scène a laissé la voiture presque intacte, alors que l'enveloppe de chair et de sang que je suis porte encore la vue de ce regard faible et affectueux planté dans le mien. Alors que ce hurlement étranglé résonne encore dans mes oreilles à chaque fois que je roule sur des restes d'animaux morts sur la route. Alors qu'il n'y avait pas d'impact ou de marque sur mon corps, pas plus que de blessure noire, je sais maintenant que l'odeur de l'horreur pénètre beaucoup plus facilement dans la chair que dans le métal. C'est manifestement toujours au fond de moi, plus de quinze ans après.

C'est étrange. Après coup c'est comme regarder une carte où deux objets sont contraints de se rencontrer dans ce grand croisement. Tu peux facilement – facilement – localiser des milliers de points sur ces deux lignes, et changer l'épilogue et éviter la Catastrophe, presque sans aucun effort ! Après... Mais la structure du temps ne fonctionne pas comme ça. La structure du temps ne permettra pas ce genre de changements faciles, parce qu'elle est bâtie sur une fondation complètement différente: celle de l'Inéluctable. Et, quand la tragédie est suffisamment importante, c'est l'aspect de la vie qui peut enfin nous démolir.




4 décembre 2000
02h22

(traduction de mateow, docteur ès Gildenlöw :wink:)
Dernière édition par jo le 23 Jan 2007, 21:54, édité 1 fois au total.
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Messagepar Mr Manatane » 01 Mars 2006, 22:10

Beau boulot Matewo!!

Pour le texte en lui même...bha on reconnait le style très gildenlesque...

C'est rapide a lire, au début je savais pas trop comment l'prendre mais j'aime beaucoup la façon d'écrire de Daniel donc c'est un régale sur ce point!!

Je m'demande si ça traduit la mentalité Suédoise...?
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Messagepar derF » 01 Mars 2006, 22:12

BRAVO !!

et merci ! :D

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Messagepar Admiral Prawn » 01 Mars 2006, 22:52

Bravo Mateow, du beau boulot vraiment !

Et le texte est bien Gildenlesque, pas de doute ;)
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Messagepar mateow » 02 Mars 2006, 00:07

Merci tous, content que ça vous plaise ! :)
Mais y'a des passages qui sont vraiment une horreur à traduire !
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Messagepar keila » 02 Mars 2006, 19:07

Dis donc c'est encore très gai tout ça! :wink:
Merci Mateow, lire du Daniel est toujours un plaisir!
please... help me to fly!!!

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Messagepar Chris_LaFouine » 25 Juil 2006, 23:19

Oui, je suis drôlement à la bourre, mais mieux vaut tard que jamais!

En tous cas, très bon boulot mon cher mateow!

Ça peut paraître con, mais toute cette histoire m'a fait repensé à mon accident de Clio en Novembre 2005... et ce petit Daniel, il a pas tord... maintenant je flippe à chaque fois que je dois doubler un vélo... :?

Bref, Daniel est un très bon écrivain! (Dites moi, y a un domaine où il est nul ce Dany?)
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Messagepar mire2 » 26 Juil 2006, 10:55

Tres beau boulot Mateow et très bon texte.... :shock:


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